Livrer le dialogue des arts

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Photo : Martin Savoie
13 décembre 2017

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Photo : Martin Savoie
13 décembre 2017

VÉRONIQUE PÉPIN

Livrer le dialogue des arts

Rédaction : A. A. Fréchette
Photo : Martin Savoie
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WARWICK | MAI 2014

Point cardinal, c’est le plus récent collectif d’artistes dirigé par Véronique Pépin. L’ouvrage constitue un véritable voyage où les disciplines communiquent et se retrouvent magnifiées. Rencontre avec une artiste et son livre.

Formée en littérature, Véronique Pépin se taille d’abord une place professionnelle comme critique littéraire. En revenant vivre en région, elle accepte la direction par intérim du GRAVE et, déjà sensible aux arts visuels, elle développe un intérêt pour ses manifestations contemporaines.

« À ce moment, j’étais plus souvent derrière la caméra, c’est-à-dire que je m’occupais des communications et de mettre en valeur les autres artistes », explique-t-elle. C’est en répondant à divers appels de textes qu’elle s’affirme peu à peu comme écrivaine et, plus particulièrement, comme poète.

Véhicule sur mesure

Se positionner comme créatrice est une chose, se distinguer avec un produit de qualité, une autre. « À Montréal, pendant ma maîtrise à l’UQAM, je travaillais pour un éditeur traditionnel, agréé et donc subventionné. J’ai agi comme conseillère éditoriale et codirigé une collection littéraire, ce qui a éveillé une passion. Pour cet éditeur, il s’agissait d’un projet de retraite, et il affirmait qu’on pouvait difficilement en vivre. Selon lui, pour y arriver, la voie était l’édition à compte d’auteur. »

Véronique explique qu’il s’avère plutôt difficile d’être agréé par le ministère de la Culture, et que les impératifs commerciaux font en sorte que les éditeurs doivent refuser des livres avec de belles qualités littéraires et en accepter d’autres qui en possèdent peut-être moins, mais qui ont de meilleures chances de devenir de bons vendeurs.

En s’installant au Centre-du-Québec, elle constate l’absence de maison d’édition professionnelle et, lors de la réalisation de son premier collectif d’art, Débrider, paru en 2012, elle décide de créer le véhicule parfait pour soutenir son projet : La petite barque, sa propre maison d’édition.

« Ma motivation est double. Je souhaite montrer qu’il est possible de publier des livres de grande qualité ici, hors des grands centres, et qu’on peut également effectuer de l’édition à compte d’auteur de façon tout à fait professionnelle. Je suis fière lorsque les gens me disent que mes livres sont de qualité supérieure. Ils sont étonnés d’apprendre qu’il s’agit de compte d’auteur, un mode de publication qui a souvent une facture rudimentaire. Des auteurs m’ont même affirmé que mes publications rivalisent absolument avec celles de maisons traditionnelles », rapporte-t-elle.

Force du nombre

Dans Point cardinal, comme elle l’avait fait pour Débrider, Véronique mise sur la rencontre entre la littérature et les arts visuels, en invitant huit artistes de différentes disciplines à travailler en duo.

« Ma façon de faire de l’édition, dit-elle, c’est de mettre des gens en relation et de diriger le projet de manière à créer quelque chose de purement original. En même temps, ma direction demeure assez libre; je n’interviens pas du tout auprès des artistes participants. Pour les deux projets réalisés à ce jour, ils avaient une totale liberté de création dans les 10 pages qui leur étaient accordées. »

Mais le dialogue entre la littérature et les arts visuels, pour signifier, doit créer un ensemble qui possède sa propre cohérence. « Ça doit être complémentaire. Dans l’ensemble, Débriber s’est avéré plutôt multidisciplinaire, l’œuvre de l’un accompagnant celle de l’autre. Pour Point cardinal, je voulais que ce soit interdisciplinaire, que l’un se nourrisse concrètement de l’autre, qu’ils cheminent ensemble pour en arriver à une vraie création hybride », de commenter la conceptrice.

De fait, en commençant ma lecture, j’ai eu l’impression que la poète Monique Juteau me parlait du photographe Carl Raymond, dont on reconnaît souvent la signature photographique par « un fond de ciel noir brodé d’une traînée de lumière parfaite. » Puis il y a ces petits intrus, qu’on n’a pas l’habitude de retrouver dans la composition des photos de Raymond, des petits objets qui deviennent le sujet de ses créations. Ils nous rappellent l’adresse avec laquelle Juteau donne vie à l’usuel en le conviant dans un univers en mouvement. Souvent, c’est sous le mode de la comparaison que l’objet devient un acteur du récit : « À l’aide de minuscules tournevis, il nous a montré comment il tentait de se remonter le moral en remontant le mécanisme de son piano » (PC., p. 17).

Combinaisons esthétiques

Selon la poète, la force du projet est justement de repousser l’horizon créatif de chacun, qui devait traverser la frontière de sa propre discipline. « C’est aussi l’homogénéité. Quand tu parcours le document, tu perçois un niveau de qualité élevé dans le rendu, dans l’esthétique », note-t-elle.

La combinaison qui illustre le mieux cette homogénéité, cette idée que tout pointe dans la même direction, est celle de l’écrivain Mathieu Fortin et de l’artiste multidisciplinaire Winji. Dans « Girouest », le maniement typographique pousse les vers dans la même direction que les flèches et les animaux des illustrations qui, elles, se dirigent irrémédiablement vers l’est, attirées par l’extrême droite des pages, pour : « chercher un toit sans toi »  (PC., p. 34).

L’interdisciplinarité est également au rendez-vous dans le travail des artistes eux-mêmes, comme dans le cas de Claudine Brouillard, qui marie photos, dessins et différents traitements de ceux-ci aux haïkus d’Hélène Leclerc, dans « Comme des îles ». Les différentes images se succèdent et « une à une/les vaguelettes rapportent/un peu de lumière » (PC., p. 46). Encore une fois, l’œuvre de l’une peut se lire comme une parcelle de celle de l’autre.

Et si le recueil se termine tout en légèreté, dans des paysages au crayon de bois tracés par Chantal Brulotte, de tout le collectif, ce sont les derniers vers du poème de Véronique Pépin, intitulé « Quelques traces de fuite », qui ont le plus marqué ma lecture : « j’étais au monde/dans ma mémoire » (PC., p. 59), rappelant toute l’importance de ce type de création pour l’existence d’une culture locale.

L’éditrice et conceptrice œuvre déjà à son troisième ouvrage, réalisé en collaboration avec le poète tingwickois Jean-Guy Lachance. Il s’agira d’un album couleur où 20 jeunes créateurs, toutes disciplines confondues, seront appelés à créer sous l’inspiration d’un vers de Lachance. En attendant, Point cardinal est notamment en vente dans les librairies des boutiques Buropro de Victoriaville et de Drummondville, ainsi qu’auprès de Véronique Pépin (petitebarque.com).

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